AUX RACINES DE L’AVENIR

Notre société vit sous l’effet des ruptures des appartenances traditionnelles et nous assistons à la fin du consensus selon lequel un socle de valeurs fondait le lien social et se transmettait de génération en génération.

Nous en voyons pour preuve certains changements de comportements, tels les petits incidents de la vie quotidienne assez nombreux pour qu’on ait forgé un concept nouveau qualifiant cette altération des conduites ordinaires : celui d’incivilité qui désigne le délaissement des pratiques élémentaires comme s’effacer pour laisser passer, céder sa place, attendre pour donner son avis qu’on vous l’ait demandé, ne pas couvrir les murs éventuellement neufs de graffitis, etc… autant de gestes dont on découvre qu’ils n’étaient pas naturels mais l’œuvre d’un effort séculaire pour aménager une société policée et substituer l’aménité de relations courtoises à la brutalité des rapports de force interindividuels.

La banalisation d’autres comportements est révélatrice de l’effacement d’un consensus qui disciplinait les énergies et les soumettait au respect de règles unanimement acceptées. C’est la satisfaction des aspirations personnelles qui est aujourd’hui un impératif catégorique. Ce renversement de la hiérarchie des normes remet en question l’appartenance à une collectivité et menace le lien social.

Ce phénomène n’est pas propre à la France, il touche toutes les sociétés occidentales.

Le mouvement qui présente la libéralisation des mœurs comme un progrès et fait de l’affranchissement des contraintes de l’éthique traditionnelle le test de la modernité nous est venu des îles Britanniques et de la Scandinavie.

C’est le dernier avatar de la révolution individualiste inspirée de la tradition Judéo-Chrétienne qui fait de la personne la mesure de toutes choses.

De cette révolution, les effets sont heureusement loin d’être tous négatifs.

La banalisation de la violence ordinaire ne doit pas masquer la violence politique qui a plutôt régressé dans nos démocraties. Celle-ci s’est faite plus insidieuse. La paupérisation d’un nombre toujours plus important de nos concitoyens les conduit soit à l’effacement individuel soit à l’explosion de violence.

La conscience morale condamne des actes dont elle prenait naguère son parti.

Nos codes répriment plus sévèrement des faits que toléraient nos aïeux comme le viol, les violences conjugales, les mauvais traitements infligés aux enfants.

L’effondrement rapide de l’ancien consensus reste une interrogation. Comme si à un moment que l’on peut dater du début des années 1970 s’était produite une sorte de cassure dans la transmission de l’héritage : tout un patrimoine de souvenirs historiques, de références littéraires, de convictions, d’habitudes de vie qui passaient depuis la Renaissance de génération en génération et qui tissaient entre elles une continuité est soudain devenue comme une langue étrangère ou plutôt une langue morte.

Effet retardé des grandes tragédies du XX siècle et singulièrement des grands conflits ?
Contrecoup du changement de civilisation induit par les prodigieux progrès des techniques ?
Ou encore anticipation de la construction Européenne de la mondialisation dont nous discernons qu’elle a fait entrer l’humanité dans une autre ère de son histoire.

Certaines raisons sont plus directement liées au phénomène lui-même comme la sacralisation de la modernité et corrélativement la disqualification qui frappe iso facto tout ce qui est traditionnel sans qu’on songe jamais à s’interroger sur les raisons objectives qui justifieraient la supériorité présumée de l’innovation sur la fidélité aux usages.

Dans la controverse sur la durée du mandat du président de la République n’avait-on pas invoqué en faveur du quinquennat, l’idée qu’une durée de cinq ans était réputée plus moderne que sept, comme si l’accélération du rythme et les changements qu’elle engendrerait étaient de soi positifs ?

Cette disqualification de la tradition s’est traduite sur les institutions et notamment sur celles dont la mission est précisément d’assurer cette transmission.

Que l’on songe à cette institution qui a en charge de transmettre le savoir acquis.

Des collèges jésuites du XVI siècle aux lycées de la III République, c’est l’enseignement qui a assuré la transmission du patrimoine culturel et la pérennité des valeurs morales qui structurait le lien social. Or dans les années 1960, (après le processus de création et de développement de l’enseignement pour tous depuis les lois FERRY) l’enseignement a subi de plein fouet les effets de l’esprit du temps et d’un nouveau conformisme, l’institution s’en est trouvée délégitimée.

Nous touchons sans doute la à la racine même de la crise qui affecte les valeurs sur lesquelles se fonde la cohésion du corps social ; si ces valeurs n’étaient que celles d’une classe sociale ou d’une civilisation particulière, sur quoi édifier un socle commun ? un mélange de suspicion et d’esprit critique fait aujourd’hui le fond de l’esprit public et règle nos relations avec la politique.

Il n’encourage guère le citoyen à sacrifier ses aises, son confort à l’intérêt général ou à des valeurs réputées supérieures.

A partir de la crise du lien social, la crise de la démocratie représentative s’est manifestement aggravée. Depuis, les électeurs ont congédié toutes les majorités sortantes et désavoué tous les gouvernements et leurs choix fondamentaux.

Nous en sommes aujourd’hui à notre septième renversement de majorité en un quart de siècle
Si l’alternance est assurément un gage de démocratie, pareille instabilité est préjudiciable ; elle va à l’encontre de l’exigence de durée qui est inséparable de toute action politique. Aucune majorité n’a obtenu de poursuivre la politique qu’elle avait ébauchée.

Cette versatilité traduit l’impatience des électeurs pressés de recueillir les résultats des effets d’annonce auxquels se réduit trop souvent l’initiative politique sans compter que cela se traduit par la montée des partis extrêmes.

Au temps de la stabilité, les forces politiques qui raisonnaient en termes d’exercice du pouvoir recueillaient quelque 90 % des suffrages exprimés. Aujourd’hui les extrêmes qui ne se soucient pas des responsabilités et misent sur l’exploitation des motifs de mécontentement additionnent 30 % des votes et leur progression exerce des effets sur les partis de gouvernement qui se croient obligés de faire des concessions à la démagogie. Le phénomène s’observe à droite sous les traits du populisme

A gauche, la culture de gouvernement acquise avec la pratique du pouvoir n’a pas toujours résisté à la séduction de l’utopie ou à la fascination de propositions de doctrine.

Cette attirance irrésistible pour les thèses intransigeantes a conduit par exemple les postulants à la présidence de la République même les plus avertis de la nécessité de prendre en compte les réalités, à s’en faire les avocats.

S’il y a une exception française en politique elle est bien jusqu’alors dans cette incapacité de la gauche à construire à l’instar des autres pays européens une manière de gouverner qui lui permette de gouverner longtemps. Elle révère la mémoire de JAURES mais c’est JULES GUESDE qui continue d’inspirer ses rêves d’action.

Peut-être faut-il y voir l’explication de ce qu’elle représente dans le monde. Elle y reste le symbole des révolutions.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article