Publié par Collectif Solon

Deux points de vue sur la politique du Ministre de l’Éducation Nationale

La politique menée par le Ministre Jean-Michel Blanquer fait l’objet d’analyses assez contrastées. Le groupe Solon ne faisant pas exception, nous avons choisi de présenter deux points de vue.

 

 

 Jean-Michel Blanquer : le premier de la classe Macron

 

L'actuel ministre de l'Education Nationale est souvent présenté comme le meilleur exemple de la politique mise en oeuvre par le Président Macron. A certains égards il dépasse même souvent le Maître se gardant d'improviser des petites phrases assassines détruisant les nécessaires relations de confiance.

Pourtant titulaire d'un poste réputé "à haut risque", ayant brisé la carrière de nombre de ses prédécesseurs, tout semble lui réussir et l'ensemble des réformes déjà engagées n'a pour l'instant suscité que peu d'opposition audible. De fait, par ses différentes fonctions de directeur adjoint du cabinet de Gilles de Robien, puis Recteur de l'académie de Créteil et enfin directeur de la Direction Générale de l'Enseignement Scolaire (DGESCO) sous la présidence Sarkozy, il est un excellent connaisseur du système éducatif français et n'ignore aucune des chausses trappes qui ont été fatales à certains de ses prédécesseurs. La communication est donc parfaitement maîtrisée, avec une confiance déclarée à tous les personnels de l'éducation nationale, enseignants, personnels de direction, tous présentés comme les acteurs essentiels de la rénovation en cours. Même si les syndicats sont mis à distance, aucune déclaration négative ne leur est infligée et, même si les rapports se durcissent, les quelques mouvements de protestation sont ramenés à l'expression normale de la diversité des opinions dans une démocratie apaisée.

 

Pourtant il y a loin de la parole aux actes.

Lui qui s'est présenté comme le ministre qui ne donnerait pas son nom à une nième loi sur l'éducation soumet actuellement, sans concertation préalable, sa loi dite de "l'Ecole de la Confiance" après avoir enchaîné une série de réformes profondes du système éducatif : réduction à 12 élèves dans les classes de CP défavorisées, retour des évaluations nationales, remise en cause des précédentes réformes du collège et des rythmes scolaires, préparation d'un nouveau baccalauréat pour 2021… Il faut ajouter ses prises de position en faveur de l'uniforme, de l'apprentissage de la Marseillaise ainsi que ses instructions sur l'apprentissage de la lecture, l'école obligatoire à 3 ans, le retour de la dictée et des classes bi-langues, la mise en place de chorales ou l'interdiction du portable. De nouvelles réformes se préparent sur la formation, le recrutement et le statut des professeurs, l'autonomie des établissements, le paiement au mérite et, sauf accident de parcours trois années restent disponibles pour poursuivre dans cette voie.

 

Par ailleurs la plupart des réformes engagées s'appuient sur des constats largement partagés. C'est le cas du nécessaire rééquilibrage des moyens alloués respectivement aux cycles primaires et secondaires, les lacunes héritées lors des premiers apprentissages devenant insurmontables par la suite. Il en est de même de la réforme du baccalauréat devenue une machine si complexe que la fiabilité de son fonctionnement est chaque année questionnée. La nécessité de réforme relève ainsi de l'antienne habituelle du président : il n'y a pas d'alternative, le fameux TINA (There Is No Alternative) de Margareth Thatcher.

C'est à ce stade que le rapprochement est intéressant car cette affirmation coupe court à tout débat, comme ce fut également le cas pour justifier Parcours Sup par l'aberration du tirage au sort. L'introduction d'amendements à la loi, opportunément déposés par le parti Les Républicains, permet de ne pas les soumettre préalablement au Conseil d'Etat. L'exercice normal de la démocratie qui suppose le choix éclairé à la lumière du débat est donc contesté.

 

Revenons donc à l'analyse des réformes déjà engagées.

Il faut d'abord remarquer que JMB ne manque pas de souligner qu'en trente années rien n'a été fait par ses prédécesseurs et s'attribue ainsi de nombreuses réformes pourtant déjà bien engagées : La scolarisation des élèves de 3 ans était déjà réalisée à plus de 90% (celle des enfants de 2 ans est ainsi remise en cause et les écoles maternelles privées doivent désormais être financées par les communes). L'apprentissage de la lecture par la méthode globale n'était plus pratiqué depuis de nombreuses années. Le téléphone portable était déjà interdit dans la plupart des collèges (la base légale de cet interdit étant effectivement mal établie).

Une première réforme phare, que l'on ne peut que soutenir, va apporter une caution sociale et de gauche à toutes les autres : réduction à 12 élèves dans les classes de CP défavorisées. JMB la cite en permanence, omettant le fait que cette opération est conduite par suppression des maitres surnuméraires et diminution des aides aux enfants en difficulté, le problème des nouveaux locaux relevant des communes, ainsi que le financement des écoles maternelles privées (budget évalué à 150 millions d'euros).

 

Une autre caractéristique de la politique de JMB est de se réclamer d'un grand pragmatisme et des résultats de la science, notamment de ceux obtenus très récemment dans le domaine des neurosciences par l'équipe de recherche du Professeur Stanislas Dehaene. Ce recours à la science est d'ailleurs sélectif car elle n'est pas convoquée lorsque la semaine de cours est ramenée à quatre jours, contrairement aux recommandations des chrono-biologistes. Ce ne sont pas tant les références aux neurosciences qui posent problème car il est important d'éclairer les professionnels de l'éducation sur le fonctionnement du cerveau, c'est plutôt la place qui est donnée à cette science très jeune, en attribuant la Présidence du Conseil scientifique de l'Education Nationale à un de ses éminents représentants. Même si la composition de ce conseil est plus équilibrée, ce choix symbolique relègue au second plan les déterminants psychiques, familiaux et sociaux dont le poids est pourtant considérable sur la relation des enfants aux apprentissages et au savoir. Cette utilisation de la science à des fins politiques coupe ainsi court au débat compliqué sur la place de la pédagogie et de ce qui constitue l'essence même de l'acte d'enseigner : le rapport humain.

 

 

La réforme des lycées et du baccalauréat est elle aussi révélatrice d'un projet dans lequel le service public de l'éducation (comme d'autres services publics d'ailleurs) doit se plier aux règles du management appliquées aux entreprises mondialisées. Le modèle de la "start-up nation" !

On peut illustrer cet objectif à l'aide de quelques exemples. 

D'abord la réforme du lycée professionnel. Elle prévoit une diminution considérable des heures d'enseignement général, français, histoire géographie, langues, mathématiques, les enseignants concernés devant réorienter une partie importante de leur enseignement vers des activités plus proches des enseignements professionnels. Serait-il antinomique de savoir analyser un roman ou décrypter la notice d'utilisation d'un appareil ? L'argumentation développée est que les élèves "n'aiment pas les enseignements généraux". Faut-il abandonner pour autant l'ambition d'élever le niveau culturel des élèves de lycée professionnel et ramener l'apprentissage à son volet purement utilitaire ? Accessoirement cette réforme résout le problème de poursuite d'études à l'Université des titulaires de Bac Pro qui posséderont désormais un bagage culturel encore plus incompatible avec une telle poursuite d'études. Quid de la nécessité de formation tout au long de la vie ?

 

La réforme du baccalauréat général illustre également ce concept de "l'Entreprise Education".

Sur la base du constat partagé de la nécessité de réforme, la mise en place d'un "système à la carte" transforme le lycéen en auto-entrepreneur de lui-même, amené à faire des choix précoces, souvent limités par l'offre proposée dans les lycées éloignés des grandes métropoles. Même s'il est prévu un accompagnement de ce parcours, cette formation allégée ne favorisera pas la découverte souvent fortuite de champs de connaissances nouveaux, part essentielle de la phase de recherche et de construction qui caractérise l'adolescence. De même la mise en place d'un "Grand Oral" ne peut que favoriser les enfants élevés dans un environnement familial favorable.

 

Il faut souligner que derrière la cohérence du projet politique, de la confiance affichée pour les principaux acteurs, se cache la mise en acte d'une politique que n'aurait pas reniée la droite la plus pure. Jamais un ministre de l'éducation n'avait imposé des directives aussi précises aux enseignants ainsi que des programmes aussi contraignants. La remise en cause de l'indépendance du Comité National d'Evaluation du Système Scolaire (CNESCO) est révélatrice d'une volonté de contrôle complet d'un modèle d'enseignement dans lequel la concurrence et l'adaptabilité à l'économie sont privilégiés aux dépens de la culture générale pour tous, du développement personnel et de l'ouverture à la complexité des enjeux actuels. La liberté d'expression et la liberté pédagogique des enseignants sont menacées. 

 

Au fur et à mesure de la mise en place des pièces du puzzle, la duplicité du discours se confirme et la réalité de ce projet clairement néolibéral se révèle, bien éloigné de la conception démocratique de l’enseignement prônée par Henri Wallon « pour une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation ».

 

 

 Jean-Michel Blanquer : la réforme tranquille ?

 

Par les fonctions qu'il a occupées rue de Grenelle ou en académie, l'actuel ministre de l'Éducation Nationale a acquis une connaissance experte du système éducatif français.  Ce qui ne l'empêche pas de disposer en outre d'une adresse politique certaine. Un cocktail technico-politique qu'il sait rendre très médiatique.

 

Comme il connait bien l'inefficacité des lois successives d'orientation ou de refondation du système éducatif qui ont épuisé le crédit post électoral  de certains de ses prédécesseurs, Jean-Michel Blanquer n'a pas affiché l'ambition d'une nouvelle loi sur l'éducation  qui porterait son nom  et a fait le choix d'une série de réformes ayant chacune un champ assez limité, mais dont l'ensemble constitue une inflexion importante du système éducatif : la réduction à 12 élèves dans les classes de CP défavorisées, réforme qu'il faudra  apprécier en fonction des résultats de son évaluation, la remise en cause de la dernière réforme du collège, la liberté laissée aux acteurs locaux pour le choix  des rythmes scolaires  ..

Il faut ajouter ses prises de position, bien accueillies par une opinion publique qui reste en France majoritairement conservatrice en matière d'éducation, comme le port de l'uniforme, l'apprentissage de la Marseillaise ainsi que des instructions sur l'apprentissage de la lecture, la dictée, la mise en place de chorales ou l'interdiction du portable…Pour, après une réforme importante du baccalauréat en liaison avec la mise en place de « parcours sup », finalement présenter, sans véritable concertation préalable, une loi dite de "l'École de la Confiance" qui, au-delà de quelques mesures symboliques ayant occupé l'essentiel du débat parlementaire, pourrait lui permettre de conduire de nouvelles et importantes réformes sur la formation et le recrutement des enseignants, le fonctionnement et l'évaluation des écoles et des établissements...

 

On ne peut reprocher au ministre d'afficher sa confiance envers tous les personnels de l'éducation nationale, qui sont le véritable levier et le déterminant de la réussite de l'École, surtout quand celle-ci doit passer par de profondes transformations. Mais il ne doit pas se limiter à un affichage et le travail de réflexion, de conviction et de soutien qui doit être réalisé en leur direction doit être véritablement une priorité de la politique ministérielle.

Il est indispensable d'associer les syndicats à l'élaboration des réformes. Des événements récents montrent que le débat est une bonne pédagogie pour conduire une réforme. Car la plupart des réformes, indispensables si l'on veut mettre fin à la dégradation continue du rang de notre système éducatif dans les évaluations internationales, peuvent s'appuyer sur des constats largement partagés.

 

Revenons sur la mise en place de « parcours sup » et la réforme du baccalauréat, serpent de mer des projets ministériels.

Le problème de l'accès aux études supérieures étant clairement un problème de société, il convient de l'aborder en formulant les analyses, les objectifs et les propositions, dans un langage clair et positif, un langage entendu dans les lycées et les universités mais, aussi et surtout, accessible en dehors de ces deux communautés. 

Accueillir un nombre croissant de bacheliers et leur assurer, de l'enseignement secondaire à l'enseignement supérieur, une meilleure poursuite de scolarité, c'est en ces termes qu'il faut poser le problème. Il faut proposer sans ambigüité une continuité entre les années du lycée et les premières années après le baccalauréat pour éviter la présomption d'une sélection généralisée.

 

La configuration actuelle des formations post-bac résulte d'une évolution qui s'est échelonnée sur une cinquantaine d'années et traduit plus une longue sédimentation historique qu'une diversification rationnelle et maîtrisée. Les analyses des dysfonctionnements du système ainsi que les propositions sont nombreuses depuis une vingtaine d'années.

Les filières générales, technologiques, professionnelles, doivent représenter des voies complémentaires d'accès à la réussite qui se renforcent par un système de « passerelles », au lieu de se concurrencer dans l'accueil des élèves ou des bacheliers. Et permettre d'aménager des parcours scolaires et universitaires diversifiés qui amèneront le maximum de jeunes à une situation de réussite

De fait, les choix d'orientation en lycée déterminent la nature et la réussite des études supérieures suivies ultérieurement. En effet, on constate une forte corrélation entre la filière choisie en première et les chances d'obtenir un diplôme d'enseignement supérieur. Donner un contenu à la notion de « parcours de la réussite » suppose la mise en place d'une politique d'accompagnement et d'orientation commune au secondaire et au supérieur. Une politique qui doit s'accompagner d'une politique des flux liant la création de capacités nouvelles à la notion d'accueil préférentiel pour les « parcours de la réussite ».

La réforme qui, avec un dispositif d'accompagnement et d'orientation, invite les lycéens à exprimer, progressivement, leurs intentions par le choix de spécialités d'enseignement et en terminale des vœux pour « parcours sup », sera à évaluer en ce sens.

 

Une voie professionnelle jusqu'au niveau du baccalauréat, mise en place par le ministre Chevènement, était pertinente mais sa certification par un « bac pro » qui permet l'accès de droit à l'université nécessitait la mise en place, à l'université, de filières spécifiques pour éviter des échecs massifs.

La mise en place de ces filières aurait représenté un défi mais aussi une chance pour les universités. En particulier les filières s'appuyant sur l'alternance, que de nombreuses écoles d'ingénieur ou de commerce ont su s'approprier avec succès et à leur bénéfice.

 

L'enseignement professionnel est une nouvelle fois l'oublié des ambitions ministérielles. La réforme proposée, qui prévoit une diminution des heures d'enseignement général et ne traite que de l'accès au baccalauréat, n'est pas à la hauteur.

Elle n'accorde aucune attention à la poursuite d'études à l'université. A moins que l'objectif, que l'on se garde d'expliciter, soit d'accompagner l'effet dissuasif de taux d'échec encore plus élevés en licence, d'une création de capacités d'accueil dans les sections de techniciens supérieurs des lycées.

 

 

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