Publié par Collectif Solon

C’est une des guerres préférées des économistes : le passage aux 35h a-t-il ou n’a-t-il pas créé d’emplois et gêné les entreprises ? 
La confusion pour ces experts vient du fait que, volontairement ou pas, ils peuvent confondre un projet de société, la baisse du temps de travail, avec la loi sur la RTT, réduction du temps de travail. De fait, c’est un argument trop utilisé par beaucoup d’économistes libéraux : « La RTT ne crée pas d’emplois ». Mais là n’est pas le problème car même si c’était vrai, et ce n’est pas l’analyse d’autres experts, peu importe, c’est une  politique. 
La baisse du temps de travail est inscrite dans l’histoire. 
En effet, cette baisse est historique et n’a pas cessé depuis plus d’un siècle particulièrement dans les économies industrialisées. 
C’est aussi cela le progrès. Cette tendance  civilisationnelle doit naturellement, dans un pays démocratique, être inscrite dans la loi. 
Malheureusement, on voit bien que ce processus s’arrête dans les pays industrialisés. La nouvelle économie, les techniques, le numérique, l’intelligence artificielle et la robotisation devraient concourir vers ce fait inéluctable, mais voilà, ce serait vrai si l’économie était au service de la société et non l’inverse.

Combien de fois faut-il le dire, la plupart des problèmes économiques qui nous sont posés sont dus aux inégalités provoquées par une mauvaise répartition de la richesse créée par les travailleurs. Le capitalisme est ainsi fait, il assure la rente des actionnaires et des possédants au jour le jour, il ne se préoccupe guère des travailleurs et de la société qui pourtant lui ont permis de gagner de l’argent. Citons Keynes lui-même qui revient au premier plan : « Les deux vices marquants du monde économique sont le premier que le plein-emploi n’y est pas assuré, le second que la répartition de la fortune y est arbitraire et manque d’équité ».
Et c’est encore pire avec la financiarisation de l’économie. Tous les indicateurs sont là pour affirmer que les inégalités ainsi créées sont mortelles, tôt ou tard. On le voit clairement dans notre société, le chômage et la précarité y font des ravages, détruisant le lien social, méprisant la dignité, y compris de ceux qui ont un emploi. Ce monde développe la seule valeur qui lui convienne, l’amour de l’argent pour l’argent provoquant le chômage technologique et une course sans fin pour des biens inutiles. 

En France, des politiciens appuyés par quelques experts affirment sans sourciller que « « La France est le pays où l’on travaille le moins ». 
Non seulement cette affirmation est fausse mais elle sous-entend qu’en travaillant plus, on gagnerait plus, et cela est tout aussi faux. 
Si l’on examine attentivement les statistiques, on peut observer qu’en fait il y a une étroite corrélation entre le PIB par habitant et le temps de travail et celle-ci indique une toute autre direction : moins on travaille, plus on est riche. 
Précisons que cette observation est liée au fait que les pays les plus riches disposent des infrastructures nécessaires, de formations de qualité et d’une bonne organisation générale. Ces pays, et c’est le cas de la France, peuvent faire preuve d’efficacité et même d’efficience. Signalons qu’en plus, l’évolution de la productivité du travail va en général dans le bon sens. 

Puisque d’aucuns aiment les comparaisons avec l’Allemagne ou le Royaume-Uni, donnons quelques chiffres. L’Allemagne travaille moins que nous (1371h en 2015 contre 1482). Sur la base 100 en 2010, sa productivité est de 104,7 contre 104,3 pour la France (Courrier international, n°1374). 
Quant au PIB par habitant ils sont comparables (de l’ordre de 45000 dollars) sauf si on y ajoute ce que les experts appellent le PPA (Parité Pouvoir d’Achat). En effet, pour 2013 il est d’environ 4000 dollars inférieur pour la France, différence probablement liée au coût de l’immobilier. On peut peut-être ajouter que les pays où l’on travaille le plus sont le plus souvent les plus pauvres tels que, en Europe, la Pologne, le Portugal et la Grèce avec, en 2015, respectivement, 1963, 1868 et 2042 heures de travail.

Quant au Royaume-Uni, il illustre parfaitement le fait qu’on peut partager le travail d’une mauvaise façon avec les multiples petits contrats, parfois qualifiés de « contrats zéro-heure », sans protection sociale et sans sécurité, avec une qualité de vie dégradée, particulièrement pour les femmes et les jeunes. 
Comment peut-on alors se vanter d’un meilleur PIB que la France et d’un faible chômage ?
Mais l’Allemagne, même si c’est moins voyant, n’est pas épargnée par la dégradation de la qualité des emplois.

Et que fait l’Etat en France malgré tous les moyens dont il dispose ? 
C’est vrai, il a, mieux que ces deux grands pays, assuré le maintien de la protection sociale, ce filet de sécurité instauré à la libération par le Conseil national de la résistance.
Mais il n’a rien fait pour lutter efficacement contre la corruption, l’évasion fiscale et ce que l’on appelle pudiquement l’optimisation fiscale. Il n’a rien fait pour assurer une meilleure répartition des gains de productivité ce qui provoque évidement de la précarité et du chômage. Et pourtant, il y a beaucoup à faire si l’on accepte de sortir de cette culture du travail à tout prix, quel qu’il soit, culture perverse s’il en est. 
Les bonnes solutions existent, elles passent par de meilleurs salaires, par des emplois qualifiés en nombre, ce qui suppose des entreprises performantes et payant des charges normales, elles passent aussi par des baisses du temps de travail pour ceux qui souhaitent en bénéficier. 
Bien entendu, on va accuser ces propos de bien naïfs car, dira-t-on, où allez-vous trouver l’argent nécessaire ?
Cet argent, il existe. Ne revenons pas sur le rééquilibrage nécessaire dans la répartition des richesses, mais l’État, c’est à dire nous, dépense beaucoup d’argent trop souvent en pure perte. Citons, outre les recettes fiscales manquantes évoquées plus haut, de l’ordre de 70 milliards d’euros, les trois postes de dépense les plus élevés, et qu’il faut absolument revoir,  les 60 milliards pour le chômage, les 40 milliards du pacte de stabilité dont on connait les résultats et les 35 milliards d’une formation professionnelle défaillante.

Cette soumission à la pensée néolibérale dans ses aspects les plus délétères, ce courant de pensée unique, il faut absolument s’en débarrasser. Cela passe nécessairement par le renouvellement et au-moins par la remise en cause de nos élus et de ceux qui les conseillent. Cette absence d’analyse et de volonté politique menace même le projet européen, pourtant seul garant de notre souveraineté. Cette Europe accusée de porter tous nos maux quand cela va mal et qui ne sert à rien quand tout va bien ! N’est-ce pas le signe de la faiblesse de nos politiques ? 

Commenter cet article