Publié par Collectif Solon

L’organisation du travail et sa réglementation soulèvent beaucoup de discussions et d’oppositions basées sur des opinions trop souvent non fondées. En effet, l’avenir réserve quelques surprises en matière d’emplois et de métiers et le plus compliqué est sans doute à venir. En effet, l'utilisation toujours plus importante d'outils numériques est en train de transformer considérablement le rapport travail/production. 

La part des emplois concernée par la numérisation ainsi que par l'automatisation devrait être de 40 % à 60 % dans l'UE. et d'environ 50 % en France. 
A plus de 95 % les professions suivantes devraient se retrouver robotisées : les démarcheurs téléphoniques, la dactylographie, les gestionnaires de comptes, de petits portefeuilles d'assurances etc., mais ce sera à moins de 1 % pour les infirmiers qualifiés, les sages-femmes (et les maïeuticiens), les enseignants, les personnes cadres en contact avec une population diversifiée etc. En fait sont peu concernées toutes les fonctions qui font appel au discernement, à la réactivité face à la multiplicité des situations.

Auparavant les travailleurs vendaient leurs forces et leurs savoir-faire aux entreprises, qui en échange versaient des salaires, complétés par les prestations sociales. C’est ce que d’aucuns appellent le cercle vertueux du fordisme. Aujourd'hui d'énormes sources de profits ne sont plus dans le travail industriel ou dans les services, mais dans les données produites par les humains qui, recueillies, gérées par des ordinateurs, permettent de vendre efficacement à qui recherche produits, services et même publicité.
La question suivante a été posée à de multiples experts : la robotisation des processus industriels et la numérisation des services créera-t-elle plus d'emplois qu'elle n'en détruit ? 
Or, on le sait, les économistes ne sont pas d’accord sur l’impact de la révolution numérique sur l’emploi, et une petite moitié ont dit oui. On ne serait donc pas très loin de l'équilibre mais ceci est factice car la nature des emplois changera complètement. Il y aura automatisation des métiers peu qualifiés et il risque d'y avoir pénurie de la main d'œuvre orientée vers les nouvelles technologies. Les TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) ne sont qu’au début de leur développement dans les entreprises et dans les secteurs du service numérique, des logiciels, de l’ingénierie, du web et de l’e-commerce, la dynamique est importante et, il ne tient qu’à une politique de soutien intelligente pour que, dans ces nouveaux métiers, la création d’emplois soit très importante.
On risque même de se retrouver avec un chômage élevé et endémique accompagné d'une pénurie de travailleurs qualifiés. Ainsi l'accroissement des dépenses sociales s'accompagnerait d'une baisse des rentrées fiscales, on peut imaginer qu'il y a là une vraie menace pour l'équilibre social en France, mais aussi en Europe.
Les parcours professionnels deviennent diversifiés, hybrides, on voit même apparaître les « travailleurs indépendants-dépendants » qui, bien qu'autonomes, ne dépendent que d'un seul partenaire, en général une grosse entreprise. La préservation du lien social demande de sécuriser ces nouveaux statuts, de ce point de vue la création du compte personnel d'activité est une nécessité.
Il y a des chômeurs, certains de longue durée, qu'il faut protéger. Les jeunes sont touchés par ce fléau à 24 %, mais à 7 % chez les diplômés de niveau bac +5 tandis que c'est 34 % pour les non diplômés. On sait qu'il existe des emplois qualifiés de tous niveaux qui ne trouvent pas preneur. Ici encore apparaît la nécessité d'une bonne formation initiale et d'un apprentissage adaptés au monde de l'emploi, auxquels doivent s'ajouter les formations continues, en alternance et professionnelle. C'est un besoin aujourd'hui, ce le sera encore plus demain.

Par ailleurs, la fiscalité bâtie sur l'association activité-territoire est contournée par les grandes entreprises et l'optimisation fiscale bat son plein avec les géants du réseau, les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et par de moins grands, masqués quelquefois derrière un rideau associatif ou collaboratif (Uber, Airbnb, Leboncoin, BlaBlaCar etc.). Et contrairement à ce que croient quelques-uns la mise en place de taxes ne résoudra pas le problème. Cela ne veut pas dire non plus qu'il faut laisser faire, d'ailleurs les plus chauds partisans de ce laisser-aller, les néolibéraux, ne le sont simplement que par appât du gain, car ils espèrent bien profiter au mieux de la dérégulation, quels que soient les dégâts occasionnés aux populations.
  
Il y a une voie nouvelle qui revient à considérer le produit des données numériques liées aux activités individuelles, humaines, comme celles exploitées par les « géants du net » et leurs petits frères, et qui sont la source de leurs considérables profits, comme un bien public à rémunérer. Il s'agit d'étendre la notion de propriété intellectuelle à ces traces numériques. La collecte de cette rémunération par un territoire demandera d'attacher l'activité numérique aux territoires des données personnelles et de leurs traces numériques où elles sont émises. C'est ainsi que les états pourront continuer à financer les protections et les services collectifs.

Ce principe semble bien être la base conceptuelle d'un nouveau financement de l'état solidaire. 
Cela nécessite un Etat intelligent et réformateur. Ces nouveaux métiers exigent en effet que les rigidités du modèle industriel ancien soient profondément éliminées. Mais pas seulement. L’insécurité actuelle au niveau de l’emploi limite les risques que prennent les individus. Il faut donc donner de la sécurité, diminuer les charges et les impôts sur toutes les entreprises, particulièrement les plus petites quand l’innovation est présente. Le cas emblématique est celui des start-up. De même, les régimes liés à l’auto-entreprenariat, aux indépendants ou à l’économie collaborative ne doivent pas être asphyxiants en terme de charges, surtout pour ceux qui osent se lancer dans l’aventure de l’entreprise avec les idées nouvelles liées aux technologies numériques.
Ainsi, le CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi) doit être mieux ciblé sur les entreprises exportatrices, particulièrement celles dont les produits sont à forte valeur ajoutée. Le ciblage sur les bas et moyens salaires n’est probablement pas une bonne idée. En effet, le rapport 2015 de France stratégie constate une trop faible embauche dans les secteurs les plus soutenus (l’exemple le plus évident est celui de l’hôtellerie et de la restauration). Il faut choisir, ou bien la compétitivité, ou bien les bas salaires et, actuellement, on est au milieu, position intenable.

Les négociations internationales actuelles se jouent entre deux camps, dont les limites peuvent très bien traverser les Etats, les partis politiques, les sociétés etc. L'un souhaite mettre à bas les modèles sociaux de solidarité, profitant ainsi des bouleversements contemporains. L'autre regroupe ceux qui, au contraire, cherchent à renouveler et préserver ces acquis. Il faut souhaiter que la France pèse de tout son poids au sein de l'Europe pour que celle-ci soit clairement du deuxième camp, pour que se mette en place une fiscalité européenne dans le domaine numérique, et ce serait encore mieux si cela s'accompagnait d'une stratégie industrielle dans ce domaine. 

Sources :
Fiscalité numérique. Rapport du Conseil national du numérique, 10 septembre 2013.
Travail emplois numériques. Les nouvelles trajectoires, 6 janvier 2016.

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