Publié par Collectif Solon

Toulouse et l'IDEX

C’est la loi de Finance rectificative du 9 mars 2010 qui a créé les « Investissements d'avenir » en leur attribuant un capital de 7,7 milliards (Md) d'euros. Cette somme est destinée à plusieurs objectifs, dont en particulier :

- Les « initiatives d'excellence » (idex), dont le but est de favoriser la constitution d'universités intégrées de recherche, c'est à dire à l'échelle d'un site universitaire de favoriser la fusion de différents établissements et organismes, mettant au cœur de leur activité, en symbiose pluridisciplinaire si nécessaire, la recherche imbriquée avec les formations et le monde industriel et économique. C'est le standard international, les sites les plus connus sont ainsi. Par une formation par la recherche (doctorat, à bac + 8) les cadres issus de ces centres sont tout à fait aptes à tenir leur rôle dans le monde actuel, qui est celui de l'économie de l'innovation. Les idex consomment la plus grosse part de la somme allouée aux investissements d'avenir.

- Les laboratoires d'excellence (labex). Il s'agit de l'attribution, sur dossier, de fortes sommes suivant un plan pluriannuel, à des équipes de recherche ou à des laboratoires. Ceci est indépendant du succès ou non aux Idex.

- Les équipements d'excellence (equipex). Cela concerne le financement des gros équipements de recherche, souvent relevant d'une communauté de laboratoires. La manière des les obtenir est semblable à celle des labex.

Le site universitaire toulousain compte six labex et onze equipex. C'est un beau résultat qui en montre la qualité de ses laboratoires de recherche et pourtant, sa demande d'idex vient d'échouer. Il faut donc analyser les raisons de cet échec.

La mairie de Toulouse s’est indignée de nos universitaires incapables de se mettre d’accord sur un projet cohérent en accord avec le cahier des charges, ce qui n’est pas faux. La présidente de l’université de Toulouse, et même la FSU se défaussent sur l’Etat qui les aurait soi-disant trompés.

Quelques extraits concernant Toulouse :

« Les objectifs proposés, bien que compréhensibles et intégrateurs, ne sont pas en mesure d’atteindre le but d’une Université à haut niveau international de recherche ».

« Il ne semble y avoir aucun sens à appartenir à l’Université Fédérale de Toulouse ».

« L’Université Fédérale propose une approche décentralisée des Ressources Humaines avec différentes unités pour contrôler les ressources humaines et financières. Il est difficile de comprendre comment une telle approche pourra être efficace pour atteindre une amélioration systémique dans l’excellence de la recherche et de l’enseignement vu la faiblesse du budget ».

« La plupart des décisions d’allocation de fonds de l’IDEX a été déléguée à un Comité d’arbitrage international. C’est symptomatique de la faiblesse de la gouvernance actuelle, surtout du fait que cela se rapporte au développement de la confiance parmi les membres et au partage d’une vision et d’objectifs communs. Il n’est pas clair, à ce stade de voir comment cette situation va s’améliorer vu la taille et la complexité de la configuration ».

Pour comprendre les raisons de cet échec, il faut d'abord dire quelques mots du processus d’attribution. Les projets sont soumis à un jury international, qui n'a pas changé depuis 2011.

Dix-sept projets d'idex furent déposés en janvier 2011. Il y eu trois lauréats, c'est à dire trois sites universitaires appelés à continuer le processus de confirmation, Bordeaux, Paris-Sciences-Lettres, Strasbourg.

Cinq sites furent renvoyés à une deuxième cession, février 2012, et furent admis, Aix-Marseille, Saclay, Sorbonne-Paris-Cité, Sorbonne-Université, Toulouse.

En avril 2016 le jury :

  • confirma définitivement trois idex, Aix-Marseille, Bordeaux et Strasbourg,
  • renvoya à une nouvelle période probatoire Paris-Sciences-Lettres, Saclay et Sorbonne-Université,
  • élimina deux sites, Sorbonne-Paris-Cité et Toulouse.

Quelques commentaires.

Les trois sites lauréats se sont regroupés chacun en une unique université, intégrant la plupart des écoles d'ingénieurs (les ENSI(1)). Leurs présentations montrent un haut degré d'intégration des différentes institutions qui les précédaient. Il faut noter que l’INSA (2) de Strasbourg ne fait pas partie de l'Université de Strasbourg et de son idex, que l'Université (des lettres de Bordeaux) Montaigne a refusé son intégration dans l'Université de Bordeaux mais est associée à l'idex.

Quelques mots de l'idex de Saclay. C'est un véritable coup de tonnerre qu'il soit mis en probatoire car le site le plus célèbre, le plus important et le plus prestigieux de France en matière de recherche scientifique (cf. (3)) est recalé. Il regroupe deux universités (Paris XI-Orsay et Versailles-Saint-Quentin), dix grandes écoles (dont l'École Polytechnique, HEC (4), l'ENS Cachan(5)) et sept organismes de recherche (tous les organismes nationaux de recherche y figurent, en plus il y a l'IHES, le prestigieux Institut des Hautes Études Scientifiques).

Il y a donc dans cet idex toute la force et le prestige de ce qu'il y a de mieux du point de vue français. Si le mot d'intégration, l'expression de recherche d'un continuum des sciences fondamentales aux sciences appliquées, revient dans la présentation du projet, on y sent plus une cohabitation des structures qu'une réelle interpénétration. Par exemple on ne voit pas s'annoncer de réels changements dans la formation des polytechniciens, alors que possédant des laboratoires prestigieux l'École Polytechnique a réussi le mystérieux miracle de les isoler de la formation de ses étudiants (6), c'est exactement le contraire de ce qu'attend le jury.

Les considérations du jury (7).

Concernant les demandes d'idex maintenues en probatoire, le jury écrit :

« ...les réalisations sont encore trop limitées et/ou dont les transformations ont été jugées trop lentes ou trop peu structurantes pour l’avenir. Le jury a retenu cette solution quand il a estimé possible, malgré ces insuffisances, qu’une IDEX parvienne in fine à « transformer l’essai ». »

Pour les demandes d'idex refusées, le jury déclare :

« Dans ces cas, le jury a estimé que l’objectif IDEX est impossible à atteindre sans une dynamique toute nouvelle et des mesures de rupture. Il a en effet considéré qu’on ne pouvait observer une adhésion des acteurs à une démarche de transformation conduisant à une université de recherche intégrée, visible au plan international et reconnue comme telle. »

Le cas particulier de Toulouse.

Les premières remarques du jury ont été évoquées plus haut. Toulouse a présenté pour l'idex un beau dossier, qui reflète bien la grande qualité et la force de ce site universitaire, mais il ne répond pas aux demandes du jury.

L'Université de Toulouse Midi-Pyrénées est un établissement public à caractère scientifique, culturel et professionnel (EPCSCP). C'est une université fédérale regroupant les universités de Midi-Pyrénées, les écoles d'ingénieurs hors universités comme l’ISAE (8) et l'INSA de Toulouse, et les organismes de recherche CNRS, INRA, INSERM, CNES et ONERA (9).

Cette fédération concerne des établissements relevant bien sûr du Ministère en charge de l'enseignement supérieur et de la recherche, mais aussi des armées et de l'agriculture, ce qui ne la rend pas simple à gérer, mais ce n'est pas la raison de l'échec.

En effet chaque établissement membre de l'université de Toulouse garde sa personnalité morale et son autonomie financière et s'il y a bien quelques activités mises en commun (publication de l'offre de formation, présence internationale, formation continue, école doctorale commun etc.), les sciences et l’ingénierie restent séparées et il y a même « le tour de force » de leur disjoindre aussi les IUT, regroupés dans une structure dite de technologie. Il s'agit donc d'une cohabitation, certainement pas d'une fusion et l'on est loin de la demande du jury de constituer « des universités de recherche intégrées ».

Le jury international regarde avec étonnement cette spécificité française qui veut que les formations d'ingénieurs les plus prestigieuses se fassent en cinq ans, le plus souvent sans réels contacts avec une activité de recherche. Il demande de rejoindre le standard international. Il demande que l'ingénierie et les sciences fondamentales soient intimement associées avec les formations et dans le transfert vers les forces économiques. L'un des problèmes de la France se situe dans le passage des découvertes fondamentales aux applications industrielles et commerciales. La raison en est la formation de ses cadres, inadaptés pour saisir, dans le contexte économique et social inhérent à toute démarche industrielle, les potentialités des avancées du savoir. Ce n'est pas en restant chacun dans son pré carré que ce rapprochement se mettra en marche.

Vers un nouveau projet ?

Naturellement tout nouveau projet devra tenir compte des remarques du jury. Il s'agit donc de définir une université de recherche intégrée.

Il faudra certainement restreindre le périmètre de l'université intégrée, au moins dans un premier temps, d'abord se limiter aux éléments dynamiques de la recherche, des formations et du transfert de technologies, ensuite tenir compte de ceux qui sont opposés à toute fusion, comme l'ISAE, sans doute à cause de son prestige qu'il croirait diminué par une trop forte proximité avec ses voisins universitaires. Mais, il y a aussi l'INSA, dont les enseignants se sont mis une grève en 2012 pour repousser l'idée de fusion avec les universités et l'université Jean Jaurès dont beaucoup de ses personnels pour des raisons politiques ne veulent pas de cette université unique, mais qui pourtant, avec ses labex, y aurait toute sa place.

Les autres devraient se relancer dans l'aventure, bâtir cette université de recherche intégrée que Toulouse, avec ses six labex et ses onze équipex, a tous les moyens de constituer. Bien sûr, cela ne veut pas dire que les institutions laissées à l'extérieur seront rejetées, il y aura des associations et toutes les portes seront ouvertes pour l'avenir.

1 Les ENSI, Écoles nationales supérieurs d'ingénieurs, elles dépendent de l'Enseignement supérieur et sont souvent, depuis longtemps déjà, dans des universités. Elles recrutent surtout à bac + 2 sur concours.

2 INSA, Institut National des Sciences Appliquées. Les INSA (il y a plusieurs écoles, en particulier Strasbourg, Toulouse…) , dépendent aussi de l'Enseignement supérieur. Ils recrutent sur dossier après le bac, ce qui leur permet de choisir les bons étudiants.

3 Le Monde daté du 21 m&i 2016, article de A. de Tricornot

4 HEC, Hautes études commerciales de Paris, c'est une grande école qui recrute sur concours à bac + 2.

5 ENS, École normale supérieure, c'est une grande école qui recrute sur concours à bac + 2, contrairement aux écoles d'ingénieurs on en sort sans diplômes, l'usage est de terminer une agrégation.

6 Le Monde, articles de Benoît Floc'h les 5/06/15 et 8/06/15, ou datés du lendemain.

7 Son rapport se trouve à < http://www.letudiant.fr/static/uploads/mediatheque/EDU_EDU/7/5/1060175-communique-resultats-idex-1-29-avril-2016-original.pdf >.

8 ISAE, Institut de l'Aéronautique et de l'Espace, fusionnant deux écoles d'ingénieurs, Supaéro et l'ENSICA. Il recrute ses étudiants sur concours à bac + 2 et dépend du Ministère de la défense.

9 CNRS, Centre national de la recherche scientifique.

INRA, Institut national de la recherche agronomique.

INSERM, Institut national de la santé et de la recherche médicale.

CNES, Centre national d'études spatiales.

ONERA, Office national d'études et de recherche aérospatiale, son sous-titre est The Frensh Aerospace Lab., il s'occupe de recherche aéronautique, spatiale, et dépend du Ministère de la défense.

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