Publié par Collectif Solon

A l'heure où l'ensemble des libéraux prône l'abrogation de la loi sur les 35 heures, la réduction du temps de travail fait l'objet d'intenses discussions au sein de la gauche. Thomas Piketty considère que c'est un faux débat et qu'une réduction du temps de travail n'est possible qu'en période de forte augmentation du pouvoir d'achat, ce qui n'est pas le cas actuellement. A l'inverse, le collectif Roosevelt considère que le niveau actuel du chômage en France (environ 5 millions de personnes) impose de « partager le travail » et propose la semaine de quatre jours.

En fait, à l'instar de nombreuses réformes, un bilan partagé de la réforme des 35 heures n'a jamais été établi, seuls des arguments partisans étant avancés régulièrement à l'occasion des échéances électorales. Pourtant la tendance est incontestable : en 20 ans la durée annuelle du temps de travail a baissé d'environ 150 heures en Allemagne et en France et, contrairement à une idée reçue, elle est actuellement plus élevée en France qu'en Allemagne.
Le débat global est complexe car il relève souvent de choix personnels entre ressources financières et qualité de vie. Il est par ailleurs extrêmement dépendant de la nature du travail effectué et de la qualité des relations humaines au sein des entreprises : un écrivain, un artiste ou un chercheur ne se sent pas directement concerné par ce débat alors qu'un opérateur de montage soumis à des cadences élevées est particulièrement impacté par la durée de son temps de travail. Le faible niveau actuel des rémunérations a rendu également très audible le slogan « travailler plus pour gagner plus » qui a porté Nicolas Sarkozy au pouvoir. Par ailleurs, contrairement à l'objectif initial, la réduction du temps de travail s'est traduite par une dégradation des conditions de travail pour de nombreux salariés qui ont dû effectuer en 35 heures le travail qu'il effectuaient auparavant en 39 heures.
Pourtant, l'augmentation du temps de loisirs et de vie familiale a une influence directe sur l'éducation des enfants, la vie associative, le bénévolat, bénéfices non mesurés économiquement, mais aussi sur l'économie de la culture et des loisirs ce qui conduit certains économistes à substituer la notion de Bonheur Intérieur Brut à celle de Produit Intérieur Brut. Selon une enquête de « Challenge », depuis 2015, plusieurs entreprises suédoises, testent la semaine de 30 heures. Les résultats semblent concluants et plusieurs études montrent que, non seulement l'absentéisme diminue mais que la productivité s’améliore avec la santé des employés et ceci, sans embauches supplémentaires. Naturellement, ce type d’approche ne peut être généralisé car les bénéfices pour tous dépendent largement du contexte local. Le problème, c’est que les entreprises, dans une même branche, ne se ressemblent pas. Imposer les mêmes règles à tous freine le développement de la culture locale de négociation. Ceci implique néanmoins que cette liberté reste sous contrôle pour garantir l’intérêt des travailleurs en empêchant le dumping social.

Il est cependant indispensable de situer ce débat dans le « temps long ». Apparaît alors une tendance lourde, déjà visible aujourd'hui : la raréfaction du travail. Portée par l'automatisation poussée de nombreuses tâches de plus en plus qualifiées, l'augmentation de la productivité conduit à la disparition de nombreux métiers. Certes, ils seront remplacés part d'autres métiers mais de nature complètement différente et qui excluront une frange importante de la population déclarée "inemployable". Bien sûr, ce constat implique directement la nécessité d'une formation pour tous mais les analyses actuelles décrivent plutôt un système éducatif aggravant l'exclusion des plus démunis.

Un point essentiel, souvent négligé, mérite d'être soulevé : celui de la répartition des gains de productivité. Sans aller jusqu’aux analyses de Keynes qui prévoyait en 1930 que les gains de productivité entraineraient la fin de la nécessité du travail dans les années 2030, ces gains ne profitent pas actuellement aux travailleurs mais servent principalement à enrichir les actionnaires. En effet, contrairement aux prévisions de Keynes, la part versée aux salariés n'a cessé de baisser depuis une trentaine d'années, au bénéfice des dirigeants et des actionnaires, conduisant à un enrichissement considérable d'une infime minorité. Cette source essentielle des inégalités dans le monde touche particulièrement les classes moyennes dans des pays développés comme la France et constitue une menace redoutable pour la démocratie.

A rebours de cette tendance dont les effets économiques désastreux se mesurent chaque jour, ces gains de productivité devront être redistribués en gain de pouvoir d'achat ou de réduction du temps de travail rendant ainsi possible l'exercice de la liberté de choix du travailleur. De plus, à terme, dans le cadre d’une économie durable dont la nécessité apparaît de plus en plus clairement, l’augmentation des gains de productivité dans un contexte de production stabilisée implique nécessairement le partage du temps de travail.

Cette répartition plus équitable des richesses et l'amélioration des conditions de vie des travailleurs reste donc indispensable. A défaut, l'approche néolibérale « décomplexée » et le jacobinisme, cette constante tentation française, au nom d’un égalitarisme dépassé, nous conduiront inévitablement vers une inquiétante déstabilisation des fragiles équilibres encore subsistants.
 

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