Publié par Collectif Solon

Orientation des bacheliers et sélection des élites.

Dans une période où la désindustrialisation de la France devient un sujet de préoccupation majeur, le système de formation scientifique et technique de notre jeunesse doit être fortement questionné.

Le Baccalauréat s’est peu à peu éloigné de ses exigences initiales de diplôme d’accès à l’enseignement supérieur pour tendre vers un certificat de fin d’études secondaires, conférant aujourd'hui les mêmes droits à des élèves issus des formations professionnelles et à ceux issus des formations générales.

La filière professionnelle choisie, souvent par défaut, à l’issue de la troisième, reste très dévalorisée avec des élèves souvent peu motivés, alors que les besoins en « opérateurs hautement qualifiés » sont immenses dans l’artisanat, les PME et même les très grandes entreprises qui ne trouvent plus les mécaniciens, électriciens, maçons et autres professionnels indispensables à leur fonctionnement.
Dans ces conditions, encourager ces élèves à poursuivre des études universitaires est à la fois la négation du caractère opérationnel de leur formation et la perspective d’un échec programmé dans l’immense majorité des cas.

À l’autre extrémité de cette « chaîne de sélection », le système des Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (CPGE) reste la pierre angulaire de la sélection précoce de nos élites au sein même de lycées dits « prestigieux ». Ce système, spécifiquement français, va encore plus loin, car ceux qui n’ont pas accès aux CPGE vont vers les IUT ou les STS, tous au prix d’une sélection sans faille. Ceux qui n’ont pas choisi ou n'ont pas été admis dans ces filières de formation entrent à l’université librement ou presque.
Ceci nuit gravement à l’attractivité des carrières scientifiques et techniques pour le plus grand nombre et conduit à plusieurs paradoxes :

La sélection très précoce de nos élites entraîne souvent leur démotivation également précoce puisque l’intégration dans une « Grande École » à 20 ans fixe, en grande partie, leur carrière. Á une époque où la complexité des connaissances nécessiterait un allongement des études des futurs experts, nos ingénieurs sortent à Bac + 5, en ignorant, dans la plupart des cas, la thèse de doctorat à Bac + 8, qui reste la référence des élites dans les autres pays.
Mais, le paradoxe ultime, c’est que les entreprises industrielles françaises sont pour l’essentiel pilotées par des ingénieurs, souvent totalement ignorants de la recherche et de l’innovation et, plus grave, de leur intérêt.
Pire encore, beaucoup de ceux qui devraient être de prestigieux ingénieurs, normaliens, polytechniciens, centraliens et autres ont peu à peu négligé la technique au profit des métiers du management et de la finance, plus rémunérateurs.
Comment dans ces conditions former, en nombre suffisant, les « capitaines d’industrie » et les innovateurs dont la France a besoin ?


Face à ce constat de plus en plus partagé, une logique inverse, choisie par de nombreux pays, devrait être mise en œuvre, visant d’une part à retarder le plus possible la sélection avant 16 ans en tentant de développer d’abord le plaisir d’apprendre avant l’angoisse d’échouer et d’autre part à mettre en place un enseignement professionnel attractif et ménageant plus de passerelles, à différents niveaux, entre les formations professionnelles, techniques et scientifiques.
Enfin un rééquilibrage doit absolument intervenir dans le rôle respectif des Grandes Écoles et des Universités pour rapprocher notre système d’enseignement supérieur français des standards mondiaux, notamment en permettant une émergence plus progressive des élites au sein d’un système unique regroupant Grandes Écoles et Universités.
Faute d’une intervention forte de l’Etat dans ce domaine c’est l’ensemble du système universitaire et de recherche français qui est en péril.

Malgré les fortes oppositions d’une partie importante des « forces vives » de la nation, évidemment issues de ce système de sélection, la prise de conscience de ces dérives se développe heureusement, mais les remèdes restent encore insuffisants avec, notamment, la timide tentative actuelle de rapprochement entre les Classes Préparatoires aux Grandes Écoles et l’Université ainsi qu’un accueil privilégié des bacheliers professionnels et technologiques dans les formations de BTS et les IUT.

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